15.06.15

Le rôle des ONG dans le changement social

Olivier ConsoloBeaucoup d’organisations de solidarité internationale ont encore la certitude de pouvoir exporter des éléments nécessaires au développement des nations du Sud, avec parfois une attitude auto-culpabilisatrice néocoloniale. il faut repenser la manière de travailler des ONG ; notamment dans leur façon d’aborder le partenariat Nord/Sud.
Les ONG se sont lancées depuis quelques années dans une politique assidue de plaidoyer envers les gouvernements. Mais le plaidoyer que nous menons se limite trop souvent au secteur de la coopération et ne prend pas suffisamment en compte les aspects systémiques du mal développement. Ces dernières années, la montée en puissance du concept de Cohérence des Politiques pour le Développement (CPD) marque une réelle avancée, un vrai tournant dans l’approche qui devient alors plus systémique. Pour simplifier, l’approche répond au concept : „ne prenons pas d’une main ce qu’on donne de l’autre“… Mais il ne suffit pas que notre plaidoyer se focalise sur cet aspect uniquement.  L’approche de la cohérence des politiques, bien qu’essentielle, ne met pas en question les causes profondes de la pauvreté et le système.
Si l’objectif de notre secteur de coopération est de viser une solidarité d’égal à égal, une équité nord/sud, alors il est important que les acteurs de la société civile travaillent de manière coordonnée au niveau local et national. Nous avons également une responsabilité sur l’impact de nos activités sur l’environnement. Les ONG de développement et les ONG environnementales devraient s’allier pour faire face aux problématiques globales et leurs effets sur les populations.
Depuis l’Agenda de l’Efficacité de l’Aide et du Développement, notre secteur est entré dans une logique orientée vers les résultats, dans laquelle on doit démontrer notre propre efficacité. Nous nous sommes vus imposer un cadre pour nos actions par nos bailleurs. Autrement dit, l’industrie de l’aide génère une demande d’efficacité. Il est difficile aujourd’hui de choisir librement avec qui et où on travaille. Par exemple, certains bailleurs nous obligent à mettre un terme à des partenariats conclus avec les populations les plus pauvres, au risque de ne pas obtenir suffisamment et dans un temps limité, des résultats satisfaisants…
Mais l’efficacité est-elle un concept pertinent pour mesurer l’impact de nos actions? Le cadre contraignant de l’efficacité est-il adapté à l’impact de notre secteur et aux changements sociaux?
Les ONG se considèrent comme des acteurs de changements ayant pour ambition de modifier une situation inacceptable pour la rendre convenable. Mais sommes-nous encore aujourd’hui ces acteurs de changements? Avec qui œuvre-t-on pour ce changement? Quelle place pour nos partenaires dans cette stratégie?
Il est important de noter que les transferts de fonds du Nord vers le Sud (entre ONG) continuent à instaurer un rapport de force entre les partenaires. Trop souvent, on se contente de consulter les partenaires ; on est souvent loin de l’élaboration d’une stratégie commune et partagée.

Le plaidoyer politique comme outil de changement
Notre technique de plaidoyer est également à questionner. Le changement s’envisage lentement et progressivement, petit à petit. Nous visons de petits changements législatifs. Nous sommes devenus des experts, spécialisés sur des détails techniques. Mais est-ce satisfaisant ? Devons-nous mobiliser la plupart de nos efforts et énergies vers cet aspect spécifique? Quels espaces investissons-nous en dehors du face à face avec les institutions ?
Plus on combat le système, plus il se renforce… Si nous n’investissons pas d’autres champs de l’action politique, nous risquons de survoler les problèmes.
Il serait nécessaire d’envisager une action politique envers le secteur économique. On s’épuise vers les acteurs institutionnels publics, puisque ce sont eux qui potentiellement font/modifient les lois ; mais c’est l’économie qui dirige et sous-tend le système actuel. Nous avons donc besoin de réinvestir ce secteur! Il s’agit ici de remettre en cause la gouvernance économique, notamment par la promotion d’autres systèmes économiques (comme les coopératives par exemple).
Afin de se détacher d’un plaidoyer institutionnel, il faudrait également entrer en pourparlers avec les partis politiques eux-mêmes puisque ce sont eux qui dessinent les stratégies.
La notion de temporalité est au cœur de ces questions. Il est temps d’oser exiger de nos bailleurs plus de flexibilité afin de nous engager sur le long terme, sur des générations! Cet aspect reste tabou, remettant en cause la structure même de nos organisations, ancrées dans l’approche projet (sur un temps court), envisageant le changement pas à pas…

Les mouvements sociaux et ONG, points de contacts et divergences…
Malheureusement, les ONG sont souvent étrangères aux mouvements (sociaux) qui œuvrent pour un changement du système en profondeur (printemps arabe et mouvements des indignés par exemple). Ces mouvements n’ont à l’évidence pas besoin des ONG pour se mettre en action. Ils considèrent d’ailleurs souvent que les ONG font partie du système qu’ils veulent changer!
Il existe différents types de mouvements sociaux. Les mouvements de la transition écologique par exemple, qui se sont construits depuis la base pour s’organiser ensuite à l’échelle mondiale.
 Ces initiatives comme le mouvement „Villes en transition“, visent à  repenser un modèle économique, concevoir une alternative à la répartition du public et du privé, à proposer une nouvelle gestion „des biens communs“.
Ces mouvements sont actifs dans le tissu local, même au Luxembourg.  Quel lien notre secteur de la solidarité internationale entretient-il avec ces mouvements alternatifs? Nous devons nous rapprocher d’eux. Qu’est ce qui nous reconnecte à l’échelle locale aujourd’hui ? Qu’est-ce qui nous reconnecte à cette nouvelle génération qui est au cœur d’un changement structurel, remettant en cause le système de production et de consommation ?
Peut-être avons-nous besoin de considérer une modification de nos modalités d’action et de nos fonctionnements. Les ONG risquent de devenir obsolètes si elles ne se remettent pas en question ni ne s’approchent de nouveaux acteurs et se reconnectent avec la base. Face à l’échec des politiques de développement des dernières 40 années, les populations du Sud créent d’autres façons de vivre, comme le paradigme du „Buen vivir“… A nous de nous remettre en question pour avancer, évoluer et s’adapter! Nous avons besoin d’écrire un nouveau récit, de construire un autre monde.

Compte-rendu des propos d’Olivier Consolo réalisé par Mathilde Dufranc (Cercle) lors de l’atelier de l’AG du Cercle de Coopération Le 17 mars 2015, à Luxembourg. Olivier Consolo, a été directeur de CONCORD (Confédération Européenne des ONG d’urgence et de Développement) pendant 11 ans. Il est aujourd’hui consultant et activiste au sein du réseau Smart CSO.

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