02.03.15

La Famille Gnassingbé pour toujours ?

Zuma - 2013 WEF AFRICA FORUM - bilateralsSelon toutes prévisions, les élections présidentielles au Togo vont se tenir en avril 2015. A priori, le vainqueur est déjà connu : Faure Gnassingbé, Président actuel, remportera très probablement ces élections et restera pour un troisième mandat de cinq ans. 

Comparé à d’autres pays africains, les dix ans au pouvoir de Faure Gnassingbé ne paraissent pas très longs et même s’il gagne un troisième mandat, il finira bien par partir un jour. Cependant, on ne peut pas dissocier sa présidence de celle de son prédécesseur Gnassingbé Eyadema qui fut son propre père.

C’est en janvier 1967 que Gnassingbé Eyadema avait pris le pouvoir au Togo par un coup d’Etat et c’est seulement en 2005 qu’une attaque cardiaque l’a contraint à partir. Il avait réussi à se tenir à la tête du pays pendant presque 40 ans et son fils semble bien avoir l’ambition de faire pareil. Quand Gnassingbé Eyadema est devenu Président au Togo, la France était encore dirigée par Charles de Gaule. En 2015, sept Présidents français plus tard, le Togo n’en est qu’à son deuxième et c’est toujours un Gnassingbé. Le nombre de mandats présidentiels n’étant pas limité par la constitution togolaise, les craintes sont grandes que le Togo soit reparti pour une présidence à vie.

Pourtant, il ne manque pas d’opposants. Manifestations, émeutes et grèves en 1990, 1991 et 1993 avaient obligé Eyadema à instaurer le multipartisme, ce qui ne l’empêchait pas à gagner haut la main les élections de 1993, 1998, et 2003. En 2005, lors de la transition du pouvoir vers son fils, les Togolais se sont mobilisés en masse, mais ont rencontré une répression féroce avec des centaines de morts.

Comme son papa, Fauré aime bien les élections, puisqu’il sortait gagnant des présidentielles de 2005 et 2010 avec à chaque fois plus de 60% des voix. En même temps, sous pression internationale,  Faure avait promis des réformes institutionnelles en 2005. L’Accord Politique Global signé en 2006 devait tracer la voie pour une politique d’unité nationale et la suite des réformes institutionnelles. Mais cet accord restait en grande partie lettre morte. Blaise Compaoré, l’ex-Président du Burkina Faso chassé par son peuple il y a quelques mois, était le facilitateur de l’accord; c’était lui qui était supposé présider le comité de suivi pour sa mise en œuvre. Mais ce comité n’était pas très actif et peut-être que Blaise Compaoré n’était pas la bonne personne pour suivre un processus de réformes démocratiques.

Cependant, Blaise Compaoré pourrait, malgré lui, avoir une influence importante sur l’avenir de la vie politique au Togo. La mobilisation massive de la population burkinabé contre son éternel règne avait réussi à le faire tomber en automne 2014. Cela a donné un nouvel espoir à l’opposition au Togo et depuis le nombre de manifestations et de marches se sont multipliés dans tout le pays. Mais contrairement au Burkina Faso où il y avait 2 ou 3 manifestations énormes, il s’agit au Togo d’une multitude de petites démonstrations assez régulières. L’impact est dès lors beaucoup moins palpable et une partie des manifestants commence déjà à se fatiguer.

Réformes constitutionnelles

L’opposition revendique des réformes constitutionnelles avant les prochaines élections. Le point principal est évidemment la demande de limiter les mandats présidentiels à deux périodes de 5 ans. Sans surprise, le parti du Président refuse un tel changement et même si le nombre de mandats serait limité, il exigerait que le compteur de Faure Gnassingbé serait mis à zéro, ce qui permettrait à celui-ci de rester pour dix ans de plus. Les négociations à ce sujet se trouvent actuellement dans une impasse et un accord avant les élections est peu probable.

En parallèle, les préparations pour les nouvelles élections sont en plein cours. La Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) est en train d’actualiser les listes électorales et la population a été invitée à s’inscrire dans les listes des électeurs. Pour le moment, l’opposition n’appelle pas au boycott des élections et invite également la population à s’inscrire. Mais l’espoir d’un changement par le vote est quasi nul. La date des élections n’est pas encore connue qu’il y a déjà des suspicions et plaintes pour fraude électorale.

Organiser une fraude électorale au Togo n’est pas très difficile. La façon la plus répandue est de manipuler les listes et les cartes électorales. Des noms de personnes figurent sur des listes qui sont trop jeunes ou qui ne se présenteront jamais aux urnes : leur bulletin de vote sera rempli en leur nom par quelqu’un d’autre. On peut aussi acheter des cartes électorales avec de l’argent ou parfois en distribuant des vivres. Autre pratique courante est d’influencer les chefs de village, nommés directement par le pouvoir central et qui sont fortement impliqués lors de la mise à jour des listes électorales et pendant les élections.

Depuis 1993, le président en place a remporté à chaque élection présidentielle une victoire écrasante avec une majorité absolue dès le premier tour. Evidemment, cela ne contribue pas à augmenter la confiance de la population dans la démocratie et dans le système électoral. C’est donc surtout sur un soulèvement populaire que l’opposition fonde ses espoirs. Le calcul est simple: l’opposition essaye de mobiliser un nombre d’électeurs si élevé qu’une grande majorité de la population est convaincue à la sortie des urnes que Faure Gnassingbé ne pourra jamais passer de façon correcte. Si alors la Commission électorale déclare néanmoins des résultats officiels plaçant Faure en tête avec plus de 60% des voix, la cumulation de colère et de frustration pourrait provoquer un soulèvement populaire massif.

Mais ce calcul est bien-sûr très risqué et a déjà échoué dans le passé. En 1993 et en 2005, le nombre de personnes dans les rues était trop petit et l’armée a ouvert le feu sur ceux qui étaient au premier rang. Beaucoup de sang a coulé et le Président a gardé le pouvoir. Vu les récents événements au Burkina Faso, le nombre de personnes qui seront prêts à exprimer leur colère sera peut-être plus grand cette fois-ci, mais cela reste très incertain. A trois mois des élections présidentielles, on ne peut qu’espérer que la situation au Togo ne tourne pas au cauchemar.

Charel Schiltz est membre de l’ASTM.

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