10.01.18

” La peur au ventre ” – témoignage de notre responsable projet Amérique latine

Fin juillet, Gabriela Caceres, notre responsable projets Amérique latine, était en mission au Guatemala. Cela veut dire aller à la rencontre de nos partenaires, appréhender leurs réalités, comprendre leur contexte, leur expliquer le nôtre. Les missions sont une part inhérente de son travail et de son engagement au sein de l’ASTM. Les partenariats que nous avons avec nos partenaires du Sud se basent sur une collaboration et un échange équitable. Cela dépasse le simple appui financier. Contrairement à beaucoup d’autres ONG, ce sont nos organisations partenaires qui agissent sur le terrain. Nous ne détachons pas de collaborateurs dans nos pays d’intervention. Nous partons en mission de suivi. Gabriela Caceres revient de mission au Guatemala et témoigne.

“Tout le monde le sait : quand on part en voyage, notre vie quotidienne, notre point de départ, s’éloigne avec les kilomètres. Si le saut géographique ou culturel est grand, notre morceau de réalité finit par s’égarer, installé dans l’espace protégé du souvenir. Quelque chose de ce type m’arrive lors des missions.

Le sentiment le plus prenant dans ce pays est la peur. Peur de la délinquance, des escroqueries, des assassinats, des agressions. Peur de l’autre, de presque tous les autres. Les récits des cambriolages et des vols à main armée vous suivent à l’infini. Il m’a suffi de regarder une fois le journal télévisé, pour décider de ne plus le regarder. Comment peut-on commencer sa journée en écoutant le sinistre décompte des morts de la veille ? Comment peut-on avoir envie de commencer sa journée  en entendant les détails macabres des crimes?

Une fois la violence normalisée, les sociétés se rendent vite à sa contemplation ivre et impudique. Il ne faut pas prendre les transports en commun. Il ne faut pas prendre un taxi quelconque dans la rue. Il ne faut pas s’adresser aux inconnus. Il ne faut pas se promener toute seule. Il ne faut pas porter quoi que ce soit qui puisse attirer la convoitise des autres. Et je ne parle pas d’objets de luxe, bien entendu. A l’hôtel, des panneaux préviennent de ne pas sortir avec des ordinateurs portables… Comment pourrais-je faire mon travail alors ?

L’insécurité a entraîné la folie de la sécurité à tout prix et, au passage, cela fait l’affaire des entreprises de gardiennage. A chaque coin de rue, des gardes lourdement armés « protègent » la population. Il me semble clair qu’il s’agit d’une protection vouée à la population plutôt blanche, plutôt bourgeoise, plutôt « comme il faut ». Le gardiennage privé n’est pas un service public, cela n’est pas un secret.

Je m’épuise à l’idée d’imaginer comment ce serait de vivre tous les jours dans cette réalité. Et pourtant les gens y vivent. Je constate encore une fois à quel point la nature humaine (s’il existe quelque chose que l’on peut nommer comme ça) est résiliente.

Nos partenaires s’adaptent et survivent : commencent tôt le travail et rentrent tôt chez eux, s’accompagnent, se suivent par téléphone, s’échangent des tuyaux pour des taxis sûrs, se souhaitent bonne route. En un mot, ils se chérissent et gardent leur espérance, en récupérant -jour après jour- leur humanité dans ce contexte éprouvant. Nous avons travaillé dur pendant deux jours à discuter sur le prochain projet. Ils rêvent de renforcer les capacités des communautés paysannes et indigènes ; ils songent à construire une proposition sur des nouvelles institutions pour le secteur agraire ; ils proposent aussi de continuer à défendre les droits des paysans quand ceux-ci sont bafoués (et ils le sont tellement souvent!). Ils souhaitent, enfin, changer leur monde. Je partage leurs voeux.”

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