10.10.12

Soutenir la mise en place d’assurances de santé en Afrique de l’Ouest

Pour les résidents du Grand-Duché de Luxembourg, l’assurence maladie est une évidence. Mais tel n’est pas le cas pour la grande majorité des citoyens en Afrique de l’Ouest, qui n’a jamais bénéficié d’un système comparable. Deux ONG luxembourgeoises, OGBL Solidarité Syndicale et Pharmaciens sans Frontières Luxembourg, veulent aider à faire changer les choses.

Dans la société africaine traditionelle, la solidarité en matière de santé passe avant tout à travers la famille: les membres se soutiennent mutuellement en cas de maladie ou d’accident. Mais avec l’urbanisation croissante, l’industrialisation et la modernisation des modes de vie, ces formes d’entre-aide commencent à s’effriter. Les populations qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté se voient souvent exclus des prestations de santé et sont obligés d’avoir recours à la médécine traditionelle ou à s’abandonner à la fatalité. Si de nombreux pays en Afrique de l’Ouest connaissent des systèmes d’assurance maladie étatiques, ceux-ci sont trop souvent réservés au fonctionnaires de l’Etat ou aux personnes qui disposent d’un contrat de travail. Les acteurs de l’économie informelle, comme les agriculteurs, les vendeurs de rue ou les chauffeurs de taxi, ne sont généralement pas couverts, alors qu’ils représentent la grande majorité de la population.

Certains pays de la région, comme le Ghana, font aujourd’hui des efforts considérables pour incluire l’intégralité de leur population dans un schéma d’assurence maladie, mais connaissent des difficultés majeures. A part le manque de ressources budgétaires nécessaires, l’Etat se heurte souvent à des problèmes organisationnels et arrive difficilement à accéder aux personnes vulnérables. Lawrence Ofori-Addo, Coordinateur national du programme gouvernemental Livelihood Empowerment against Poverty (LEAP) au Ghana, insiste surtout sur ce dernier point : „Trop souvent nos programmes contre la pauvreté ne profitent pas à ceux qui en ont le plus besoin. Notre plus grand défi, c’est de recenser les personnes vulnérables pour mieux cibler notre action.“ Car mettre en place des infrastructures de santé, comme des infirmeries de campagne ou des hôpitaux, ne sert à rien si les gens ne peuvent pas se payer les consultations. „C’est une leçon qu’on a apprise de notre premier programme“, continue Lawrence Ofori-Addo, „et c’est pourquoi le programme LEAP consiste à donner, sous certaines conditions, de l’argent aux personnes pour qu’elles puissent profiter des infrastructures de santé“.

Luxembourg Ghana Social Trust

Dans ce contexte, l’ONG luxembourgeoise OGBL Solidarité Syndicale s’est proposé d’intervenir pour soutenir les efforts du gouvernement ghanéen. Ensemble avec l’Organisation Internationale du Travail (OIT), elle a lancé en 2009 un projet pilote dans le district de Dangme West, nommé Ghana Luxembourg Social Trust (GLST). Le projet vise un groupe de personnes bien précis: les femmes enceintes démunies et leurs enfants en bas age. L’aspect central du projet consiste à verser une fois tous les deux mois aux bénéficiaires une somme équivalant à 15 euros pour leur permettre d’accéder aux soins médicaux. L’octroi de l’argent est soumis à certaines conditions. Ainsi, les femmes doivent suivre des soins pré- et postnataux, accoucher en présence d’un personnel de santé qualifié, enregistrer l’enfant auprès des bureaux d’état civil ou vacciner tous les enfants de la famille. Le projet est flanqué d’un programme de sensibilisation et de séances d’information pour définir clairement les rôles, responsabilités, attentes, droits et devoirs de chacune des parties concernées.

Qu’une ONG attachée à un syndicat soutienne cette forme de projet n’est pas un hasard. Pour Armand Drews, chef de projet, la solidarité entre travailleurs doit dépasser les frontières  : „Pour le mouvement syndical, la sécurité sociale est une des choses les plus importantes de notre combat, pas seulement au Luxembourg, mais partout dans le monde. C’est pourquoi notre ONG se propose de soutenir la mise en place de systèmes sociaux en Afrique“.

Une action, qui doit obligatoirement être coordonnée avec les autorités locales. Le Ghana Luxembourg Social Trust s’inscrit dans le cadre du programme LEAP du gouvernement ghanéen et a été mis en place avec l’aide des acteurs locaux. Lawrence Ofori-Addo insiste sur la complémentarité : „le GLST fait la même chose que nous, mais il le fait avec beaucoup plus d’intensité, étant focalisé sur une problématique et une région bien précises. Les expériences receuillis dans le cadre de ce projet seront très précieux pour nous“. Pour cette raison, les initiateurs du projet attachent beaucoup d’importance à l’évaluation. Des questionnaires et des entretiens individuels permettront d’en savoir plus sur la pertinence du système.

Une mutuelle pour le milieu scolaire

Quelques centaines de kilomètres plus à l’Ouest, une autre ONG luxembourgeoise s’apprête à soutenir une démarche similaire au Bénin. Pharmaciens Sans Frontières (PSF) s’est engagé dans un projet porté par une structure locale nommée PROMUSEF (Programme d’Appui aux Mutuelles de Santé en Afrique) pour construire une mutuelle de santé en milieu scolaire. Dans la société béninoise, caractérisée par la polygamie, les familles avec 15 à 20 enfants ne sont pas rares. Faute de moyens, les chefs de familles décident souvent de n’inscrire que les enfants en bas âge à une assurance de santé, laissant pour compte les jeunes de 11 à 20 ans. C’est à partir de ce constat qu’est née l’idée pour une mutuelle en milieu scolaire, mais encore faut-il réunir les ressources nécessaires. „Les élèves ne sont pas économiquement actifs et il faut donc approcher les parents pour assurer les côtisations“, explique Aboubakar Koto-Yerima, Coordinateur du PROMUSEF, „mais ceux-ci n’ont généralement pas les moyens“. C’est à ce stade que PSF Luxembourg intervient en subventionnant les côtisations. La première année du projet, cette subvention couvre l’essentiel des côtisations, mais la part apportée par PSF diminue au fil du temps. „A moyen terme, la mutuelle devrait pouvoir se financer de façon autonome“, ajoute Aboubakar Koto-Yerima.

Le projet, démarré en 2010, est composé de quatre volets essentiels : mutualisation du risque maladie pour la population scolaire avec subventionnement de la côtisation, développement d’une offre de santé en milieu scolaire, éducation en matière de prévention de maladies et réponse aux besoins en infrastructure des collèges. La vocation éducative ne doit pas être sousestimée, pense Aboubakar Koto-Yerima, puisque les élèves d’aujourd’hui sont bien les parents de demain. A son avis, les résultats actuels du projet sont très encourageants, puisque les objectifs quant au nombre d’inscrits sont largement dépassés et que même des fonctionnaires d’Etat préfèrent le programme du PROMUSEF au système gouvernemental. La mutuelle prend en charge 100% des frais en cas de soins ambulants et 60% des frais en cas d’hospitalisation.

Pour Carlo Back de PSF Luxembourg, cette forme de soutien est la voie à suivre: „Les gens qui ont besoin de médicaments n’ont pas forcément les moyens de se les procurer. Au lieu que le Nord envoye des médicaments gratuitement sur place, il vaut mieux soutenir la mise en place de systèmes de mutualisation des risques de santé. Ca me semble être la voie du futur, si on veut aider les plus pauvres.“ Un constat d’ailleurs partagé par Catherine Plainchamp, directrice adjointe de la Mutualité chrétienne de la Province de Luxembourg en Belgique, qui soutient le PROMUSEF depuis plus de 15 ans : „On a la chance d’avoir un système de mutuelles et de sécurité sociale qui est assez performant et on souhaite pouvoir soutenir des initiatives qui vont dans le même sens.“

Pousser l’Etat à prendre ses responsabilités

Mais n’est-ce pas le rôle des Etats de protéger leur population contre les risques de maladie ? N’est on pas en train de décharger les Etats de leurs responsabilités avec des initiatives privées? Aboubakar Koto-Yerima du PROMUSEF a des idées bien précises à ce sujet : „Le droit à la santé est inscrit dans la constitution béninoise et de ce fait, il est de la responsabilité de l’Etat de garantir l’accès au soins de santé. Mais l’Etat n’assume pas ses fonctions et on est donc forcé de boucher le trou. Nous ne voulons pas dédouaner l’Etat éternellement et c’est pour ça qu’on fait du plaidoyer et des actions politiques pour lui rappeller son devoir. Nous voulons utiliser notre modèle comme un exemple, pour montrer que c’est possible. Dans son temps, quand l’Etat va prendre le secteur en main, les ONG veront comment se repositionner. Par ailleurs, si nos Etats sont faibles, cela ne veut pas dire que la communauté internationale et les ONG n’ont pas à apporter leur contribution dans la mise en place de systèmes sociaux en Afrique.“

Marc Keup est membre de l’ASTM.

Share