10.08.12

„On a été créés pour lutter contre la pauvreté et pas pour enrichir davantage les plus riches“

Crédits: SOS Faim-J.-L. Brocart

L’Union des Baoré Tradition d’Epargne et de Crédit (UBTEC-Naam) est une institution de microfinance au Burkina Faso qui cible avant tout la population rurale, contrairement à la plupart des autres institutions de microfinance dans la région, qui travaillent souvent dans un contexte urbain où les revenus sont plus hauts. À l’occasion d’une visite de Ghassimi Diallo, le Directeur de l’UBTEC-Naam, au Luxembourg, ASTM et SOS Faim ont parlé avec lui d’un modèle d’épargne villageois récemment introduit par l’UBTEC-Naam : la Mutuelle de Solidarité (MUSO). Depuis 2012 ASTM et SOS Faim soutiennent les MUSO dans un projet commun mené en consortium.

L’UBTEC-Naam est en train d’introduire dans ses zones d’intervention le modèle de la Mutuelle de Solidarité, la MUSO. Qu’est-ce qui se cache derrière ce concept ?

Ghassimi Diallo: C’est des groupes de personnes qui sont dans l’extrême pauvreté et qui décident de se mettre ensemble pour lutter contre la pauvreté. C’est donc des groupes qui n’ont pas de garanties matérielles ou financières pour être aidés par une institution de microfinance. C’est dans ce sens-là qu’on les appelle des „Mutuelles de Solidarité“.

Les MUSO se basent sur un système traditionnel d’épargne dans les villages. Quelles sont les parties traditionnelles dans le concept des MUSO et quelles sont les parties innovatrices ?

Les MUSO s’appuient sur quelque chose de très ancien, parce qu’on apprend d’abord aux paysans et aux pauvres à épargner. Même notre institution de microfinance, l’UBTEC-Naam, s’appuie sur ça. Donc il y a d’abord l’apprentissage à l’accumulation, c’est ce qu’on appelle „poser de l’argent aujourd’hui, poser demain, pour pouvoir faire plus après-demain“. La MUSO s’appuie aussi sur l’appropriation. Le produit „MUSO“ appartient à ceux qui sont dans le groupe. Et finalement il y a l’adaptation. Ça veut dire que dans tous les milieux, l’outil peut être utilisé. Ce qui est nouveau, c’est qu’on utilise une pratique très ancienne, qui se base sur l’épargne locale, et qu’on l’intègre dans un produit financier développé par une institution de microfinance, afin de lutter contre l’extrême pauvreté.

Il existe au Burkina Faso et dans d’autres pays de l’Afrique une forme traditionnelle d’épargne locale qui est connue sous le nom de „tontine“. Est-ce que la MUSO fait référence aux tontines?

Oui, mais la MUSO va au-delà des tontines. La tontine au Burkina n’est pas forcément basée sur la cohésion sociale, mais plutôt sur la recherche d’un intérêt individuel ou collectif à court terme. Ce n’est pas la cohésion du groupe sur le long terme qui prime. Dans une MUSO, le groupe fixe un montant égal de cotisation pour tous les membres. La cotisation est versée dans un pot commun par chacun à des périodes définies. Puis à un moment donné le groupe utilise le fond ou le montant pour mener des activités. La différence est principalement la cohésion du groupe, sinon le mécanisme est le même.

Et comment pouvez-vous assurer que les personnes qui se regroupent autour des Mutuelles de Solidarité ne le font pas dans un esprit de tontine?

La différence se voit dès le départ, parce que c’est des gens qui se réunissent librement. On ne provoque pas des regroupements de personnes,contrairement aux tontines où on recherche des gens par-ci et par-là pour créer des groupes et capter des fonds. Dans une MUSO, on trouve des gens qui vivent dans le même milieu et qui décident de se lier librement. Ils fixent le montant du quota et la démarche, c’est-à-dire le fonctionnement de la MUSO. Ce n’est pas seulement le but financier qui est visé. C’est le résultat qu’on regarde pour savoir si le groupe s’est constitué à travers un but qui est seulement accepté ou bien si le groupe est réellement une MUSO. Alors que dans la tontine, on attend l’objectif et après on ne se connaît plus, dans la MUSO, que ça marche ou pas, on est ensemble et on va lutter pour le but commun.

Quel est l’avantage pour un paysan du Burkina de faire partie d’une MUSO?

Les avantages sont nombreux. Tout d’abord, un paysan pauvre n’a pas accès à un crédit bancaire classique. Il ne peut pas aller emprunter 5000 francs CFA (1) dans une banque par exemple. Il ne va même pas avoir accès à l’institution financière. Dans une banque, il faut forcément avoir un certain niveau de vie pour ouvrir un compte. Mais au niveau de la MUSO, ce n’est pas ça. Quel que soit le niveau, on peut avoir un crédit de 2000 francs à 50000 francs. Deuxièmement, c’est un produit flexible qui s’que vous utilisez en l’adaptant à votre situation (économique, contexte social, etc.). Dans une banque, on ne peut pas entrer et dire : „Voilà, on fait comme ça“. Dans une MUSO, c’est vous qui fixez les règles selon vos contraintes/posibilités tout en respecant les principes fondamentaux de la MUSO (règles de base). Vous choisissez vous-mêmes les modalités de fonctionnement et vous vous adaptez en fonction des réalités. Par exemple, une MUSO peut décider d’utiliser ses fonds à d’autres fins que pour les activités initialement prévues : il manque une moto pour un transport. Les fonds devaient être utilisés pour acheter des intrants destiné aux champs collectifs mais le groupe décide qu’assurer le transport est prioritaire par raport à l’achat de semences (tous les mmebres du groupes bénéficieront de manière directe ou indirecte de ce service). Après concertation, le groupe peut décider d’affecter l’argent à l’achat de la moto. La personne propriétaire de la moto est ensuite chargée du remboursement. C’est quelque chose qui se décide en groupe et tout se fait pour que le groupe puisse sortir de la pauvreté. Je ne pense pas qu’un banquier traite le problème du pauvre du debut jusqu’à la fin et s’adapte en fonction des besoins et des aléas. Le banquier voit son apport financier, c’est tout ce qui l’intéresse  !

Des taux d’intérêt sont en quelque sorte appliqués aux remboursements d’une somme empruntée à une MUSO. Il est intéressant de voir comment les gens s’arrangent entre eux pour définir le coût de l’argent et qu’ils appliquent des taux qui sont finalement très élevés…

Les gens ne définissent pas des taux en tant que tels, ils disent par exemple „si tu empruntes 5000 Fcfa, tu rembourses 6000“. Cela équivaut à appliuqer des taux élevés en réalité. Mais là il faut comprendre que le groupe négocie en termes de propriété. Même si le taux d’intérêt est élevé, l’argent reste dans le groupe. Dans une banque ou une IMF, les membres se sentent souvent hors du système, ils trouvent que le taux d’intérêt est trop élevé et que les intérêts qu’ils remboursent profitent à une institution qu’ils participent à enrichir. C’est un raisonnement un peu biaisé mais qui peut se comprendre dans certains cas ! En tant qu’IMF, l’UBTEC doit faire beaucoup de sensibilisation pour que ses membres comprennent que si l’UBTEC grossit, notamment grâce auxintérêts, c’est finalement  au profit  d’investissements pour le développement du village.

Depuis quand l’UBTEC-Naam travaille-t-elle avec le modèle des MUSO ?

C’est depuis début 2010, donc ça fait un peu plus de deux ans. Nous sommes dans une phase pilote, et nous sommes actuellement en train de tester le produit sur deux sites.

Quelles étaient vos premières expériences avec les MUSO?

C’était avec la SIDI (2), une ONG française, qu’on avait élaboré le modèle et c’est elle qui a testé le modèle des MUSO en Afrique centrale et en Amérique du Sud. C’est un système qui a fait ses preuves et a eu de très bons résultats. Il y a même des institutions de microfinance qui ont constitué une bonne base à travers le système MUSO. On l’a copié à ce niveau et comme on le dit souvent dans le jargon MUSO : „on ne copie pas, on adapte“. C’est-à-dire que tu prends le système et tu essaies de l’adapter à ton contexte.

Y a-t-il des problèmes dans le fonctionnement des MUSO ?

Oui, des problèmes il y en a. D’abord il faut dire que nous sommes dans un milieu où il y a très peu de lettrés. C’est difficile de faire un suivi des opérations s’il n’y a pas quelqu’un qui est en mesure de pouvoir comprendre et expliquer les principes de base et les calculs basiques à effectuer. Il y a aussi le problème de compréhension, surtout au début. Beaucoup comprennent l’outil, mais parce qu’il y a beaucoup de systèmes de financement communautaires, on peut confondre la MUSO soit avec la tontine, soit avec certaines pratiques qui ne sont pas loin de celle-là. Il faut vraiment augmenter la sensibilisation. S’ajoute également un problème de sécurité. Tous les fonds qui sont collectés au niveau local restent au niveau local. Il fallait donc trouver un dispositif qui nous permettait de sécuriser les cotisations du groupe. En principe la MUDSO devrait permettre aux membres à chaque réunion de voir clairement l’argent qui se trouve dans les caisses. Mais pour des raisons de sécurité, on préfère inciter les membres à épargner les fonds au niveau des BTEC (3), et à garder le carnet qui consigner les opérations effectuées au niveau de la BTEC dans la caisse de la MUSO (traçabilité des opérations et des montants).

Est-ce que le modèle des MUSO est déjà connu au Burkina Faso?

C’est nouveau, mais c’est néanmoins connu. C’est connu parce qu’il y a une institution catholique, l’ASIENA, qui nous a devancé dans la promotion du produit. Elle l’a testé depuis des années et obtenu de bons résultats, donc nous ne sommes pas les premiers. Nous travaillons ensemble et avons compris ensemble que cet outil va vraiment nous aider à financier ceux qui n’ont même pas accès aux IMF. Je pense qu’on va évoluer ensemble au niveau du Burkina pour que ça soit accepté par tous.

Combien de MUSO pensez-vous soutenir dans les années à venir ?

Nous avons beaucoup d’ambition par rapport à ça, mais ça va aussi dépendre du terrain. Je pense que d’ici 4 ans, nous allons essayer d’installer au moins 50 MUSO par localité. On peut aller jusqu’à 200 MUSO sur les quatre années. Mais il faut aller à petit pas, parce qu’un produit financier dans un contexte de précarité ne peut pas évoluer de la même façon que dans un contexte favorisé. Il faut qu’on avance calmement, qu’on analyse les problèmes et qu’on adapte le système avec le temps.

La Fédération Nationale des Groupements Naam (FNGN), qui à l’époque a créé les BTEC, appuie particulièrement des groupements de femmes. Est-ce que l’appui aux femmes fait partie du concept MUSO?

Oui. D’abord parce qu’on a compris les difficultés des femmes très tôt au niveau de la FNGN et si on ne discerne pas ces aspects, on peut échouer facilement. La FNGN a une cellule, la Cellule Promotion féminine, qui intervient dans l’appui aux femmes. C’est une cellule très utile qui a de très bonnes animatrices qui pourraient nous aider à faire adhérer les femmes aux MUSO. Pratiquement toutes les femmes au Burkina vivent la même réalité : la femme souffre plus de la pauvreté que l’homme. C’est la femme qui est à la maison, qui subit la pauvreté de la maison, qui doit s’occuper des enfants, etc. Et c’est aussi elle qui n’a pas les garanties matérielles pour prétendre à un crédit. Souvent elle n’a pas le droit de constituer une certaine richesse dans le foyer. Nous avons compris très vite que pour aider le foyer, il faut aider la femme.

À votre avis, quels sont les freins qui empêchent des institutions de microfinance de s’adresser aux populations les plus vulnérables en développant des produits financiers tels que les MUSO ou d’autresalternatives?

Premièrement, je dirais que c’est la recherche du gain facile. Il y a des institutions de microfinance qui ont malheureusement perdu de vue la lutte contre la pauvreté. Il y a des institutions qui commencent au village, ils font tout pour les paysans, mais après, quand ils vont découvrir qu’il est plus facile de gagner de l’argent en partant en ville pour financer les petits et grands commerçants ou les fonctionnaires, ils préfèrent abandonner le monde rural. Ça se comprend car le coût d’exploitation pour suivre un groupement de femmes est très élevé et le risque est également élevé. Je pense qu’ils font rapidement ce calcul tout en oubliant que du côté de la législation, côté légal, les institutions de microfinance ont été créées pour lutter contre la pauvreté et non pas pour enrichir davantage les plus riches.

Est-ce que une institution de microfinance comme la vôtre pourrait s’autofinancer en milieu rural, sans subventions extérieures ?

Ca va être difficile. Les institutions de microfinance comme la nôtre ont besoin d’un appui pendant les dix premières années. Sans appui extérieur, on peut aller nulle part, parce que lors de ces premières années, on travaille généralement à perte quand on intervient dans le monde rural. Il y a des institutions qui commencent à être rentables après trois ans, mais uniquement dans les villes. Au village, il faut forcément être accompagné sur une bonne période afin d’avoir une bonne assise financière, une bonne politique et de bons produits financiers adaptés au contexte rural. Je prends le cas de SOS Faim et de l’UBTEC-Naam. Jusqu’en 2008, c’était comme si on avait fonctionné sans financement. On a eu beaucoup de mal, des difficultés. Qu’est-ce qu’on a fait ? On a tout remis sur la table, on a revu la politique de crédit et SOS Faim a accepté de mettre un fond de crédit à notre disposition, de subventionner notre fonctionnement, nos investissement et de nous offrir un appui technique. Depuis ce moment-là, l’institution est devenue excédentaire et on garde le cap, bien qu’on intervienne dans le monde rural. Nous avons décidé de toujours utiliser les recettes d’intérêt au profit de l’appui au monde rural. Et cela est conforme à la réglementation – le résultat doit être utilisé pour financer le milieu dans lequel on intervient.

Ghassimi, merci pour cet entretien.

Les questions ont été posées par Tobias Wildner (ASTM) et Aude Ehlinger (SOS Faim).  

(1) 1 EUR = 656 FCFA (taux de change fixe et lié à l’Euro).
(2) http://www.sidi.fr/
(3) L’Union des Baoré Tradition d’Epargne et de Crédit (UBTEC-Naam) regroupe un certain nombre de BTEC régionales, qui s’occupent sur le terrain des activités de microfinance.

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