14.10.14

L’Argentine vampirisée par les fonds vautours

Benjamin Dumas (flickr.com CC)

Benjamin Dumas (flickr.com CC)

Les Argentins doivent faire face aujourd’hui à des difficultés bien pire qu’une défaite au Mondial, même si celles-ci ne font pas la une des journaux : le pays entier est sous la menace d’un défaut de paiement qui pourrait mettre son économie à terre.

Les difficultés économiques de l’Argentine se sont accélérées ces dernier mois : le 29 mai elle signait un accord qualifié d’historique avec les membres du Club de Paris qui regroupe ses créanciers souverains les plus importants. Malheureusement, cet accord ne concernait pas les créanciers privés de l’Argentine, dont les fonds Elliott Management Corp. et Aurelius Capital Management LP à qui la Cour suprême des Etats-Unis a donné raison en début septembre, malgré les interventions de l’administration Obama. Ces deux fonds sont en droit de réclamer le remboursement au nominal d’obligations achetées à bas prix sur le marché secondaire.

Les deux fonds américains ont acheté de la dette argentine à prix cassé en 2008 (soit à 20 % de leur valeur nominale), c’est-à-dire après le défaut, et même après le programme de restructuration qui a commencé en 2005. Contrairement aux autres créanciers publics, les fonds vautours parient toujours sur la faillite d’un pays en jouant clairement la procédure judiciaire pour obtenir le meilleur retour sur investissement. Depuis la faillite de 2001, Buenos Aires rembourse progressivement sa dette envers 93% des créanciers privés qui ont consenti en 2005 et 2010 à une remise de dette d’environ 70%. Mais les 7% restant, des fonds spéculatifs qui ne détiennent que… 1 % du volume de la dette argentine, ont refusé cet accord et activé l’option judiciaire pour réclamer 100% de la valeur nominale de bons qu’ils avaient achetés à bas prix. Ainsi NML, un des fonds „vautours“ les plus controversés, empocherait selon le jugement une plus-value de… 1.600% !

Cette décision est donc lourde de conséquences et pas seulement pour l’Argentine : car à quoi bon pour un créancier de négocier des plans de restructuration de ses actifs (et donc d’accepter de substantielles pertes financières) si d’autres jouent la carte judiciaire et obtiennent un remboursement au prix fort ? Les Grecs, qui ont effacé 100 milliards d’euros de dettes en 2012, suivent de près ce qui se passe en ce moment en Argentine. Le FMI s’est notamment dit “inquiet de potentielles implications plus vastes pour l’ensemble du système“, estimant que le jugement pourrait menacer les futures restructurations de dette publique dans le monde.

Le ministre argentin de l’Economie Axel Kicillof a déclaré : “Nous allons envoyer nos avocats pour parler avec le juge Griesa (de la Cour suprême des Etats-Unis), car, “si le jugement s’applique, l’Argentine se verrait obligée de payer aux fonds vautours non pas 1 milliard de dollars mais 15 milliards, et cela conduirait l’Argentine au défaut de paiement.“
Face à la cupidité sans limite de ces fonds qui prospèrent sur la déroute des économies nationales, le blogueur Olivier Berruyer1 propose deux gardes fous à introduire dans le droit international. Le premier consiste à ce qu’un acheteur d’une obligation publique ne soit pas remboursé au-delà de 130 % (pour assurer une certaine liquidité ) de son prix d’achat, et le deuxième à ce que l’obligation publique reste la propriété de son Etat émetteur, empêchant qu’un autre pays puisse avoir une compétence pour juger celui-ci en cas de litige. Eric Toussaint, du Comité pour l’Annulation de la Dette des Pays du Tiers Monde (CADTM) préconise d’effectuer en plus un audit public de la dette argentine pour séparer la partie de la dette qui a effectivement profité à la population et l’autre qui a servi surtout à enrichir l’oligarchie du pays : la partie illégitime de la dette ne justifiant pas de remboursement.  Cet audit citoyen a été mené avec succès en Equateur en 2007. Des mesures de bons sens d’autant que ces fonds vautours sont majoritairement issus d’un pays largement surendetté qui finance son déficit en inondant le monde entier de sa monnaie dont la crédibilité est pour le moins sujette à discussion…

Jean-Sébastien Zippert est collabrateur de l’asbl etika (www.etika.lu).

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