16.04.03

L’enjeu des ONG dans le tourisme

« Premier secteur d’activité au monde, le tourisme affecte la vie de plusieurs millions d’habitants de la planète- mais s’il est source des profits, ceux-ci sont rarement répartis de manières équitables. Les populations de nombreuses destinations touristiques font aujourd’hui le bilan d’un développement qui n’a pas mis leurs intérêts et droits sur pied d’égalité avec ceux des visiteurs. Les modes de vie disparaissent, des religions et traditions culturelles sont déracinées et des paysages naturels se dégradent. » C’est pour étudier des solutions constructives à ces problèmes qu’a été fondée en 1989 l’ONG britannique Tourism Concern sous la forme d’un réseau d’appartenance. Elle a pour objet d’examiner l’impact du tourisme sur les gens et les milieux naturels des régions touristiques, et de promouvoir une industrie touristique qui génère des profits de manière juste et qui les redistribue loyalement, qui fait participer les populations locales à son développement et à sa gestion, et qui fait passer les avantages sociaux et environnementaux à long terme avant les profits à court terme. La directrice du Tourism Concern définit brièvement ci-après le concept de tourisme durable dans une perspective d’ONG et introduit la notion de commerce équitable en matière de tourisme.

Il n’est pas évident de mobiliser un large soutien en faveur d’ONG qui militent pour les problèmes sans lien direct apparent avec la pauvreté, la santé, le bien-être des animaux et les catastrophes naturelles. Il suffit de parler du tourisme comme d’un problème de développement, et évoquer son impact sur la culture, l’environnement, l’économie et les droits de l’homme des populations concernées pour voir le plus fervent défenseur des causes environnementales et des droits de l’homme réfléchir à deux fois avant d’admettre que la question mérite son appui. Partir en vacances est pratiquement un droit dans l’UE d’aujourd’hui, et qui imaginerait que cette démarche puisse aggraver les problèmes déjà complexes et délicats et à plus forte raison contribuer à la disparition de certains droits fondamentaux définis dans la Charte des Droits de l’homme ? Et pourtant : l’impact du tourisme va bien au-delà des paysages- il touche les gens et leur cadre de vie, et ses répercussions ne sont pas toujours évidentes, voire même visibles.

C’est la gravité de ces problèmes qui ont poussé les ONG à intervenir. Des organisations ont été mises en place au sud (Inde, Gambie, Thaïlande, Kenya, Malaisie, Sri Lanka et ailleurs) comme au nord (Amérique du Nord, Italie, France, Allemagne, Suisse, Belgique, Pays-Bas et Australie). Celles du sud se positionnent face à une industrie qui échappe totalement à leur contrôle et dans laquelle elles voudraient avoir leur mot à dire ; les ONG du nord se font les avocats de ceux qui à titre individuel ou collectif, ne peuvent actuellement s’exprimer. Au Royaume-Uni, Tourism Concern défie depuis dix ans la puissance de l’industrie du tourisme, tel David face à Goliath. Mais il faut se réjouir que le monde entier ait désormais inscrit le tourisme durable à son ordre du jour. Le sujet a été débattu aux Nations Unies à New York dans le cadre de la Commission du développement durable créée pour le suivi du Sommet « Planète Terre » de Rio de Janeiro (1992). Tel est peut-être la pierre que David a envoyée avec sa fronde

Le débat aux Nations-Unies ne porte pas uniquement sur l’évolution vers un tourisme durable dans une perspective de sauvegarde de l’environnement : il reconnaît l’existence d’un très large éventail de problèmes interdépendants. Rares sont ceux qui, au sud oseraient affirmer que la promotion du touristique telle qu’elle est encouragée dans leurs pays respectifs est sans incidences sur leurs cultures et sociétés. Les gains économiques recherchés disparaissent parfois eux-mêmes pour cause de fuites inévitables lorsque les grands développements sont financés de l’étranger- et sont donc propriétés étrangères -et que les produits alimentaires, les boissons et certaines installations sont importées plutôt qu’achetées localement. Les gouvernements du sud se demandent aujourd’hui comment avoir part aux profits et comment développer le secteur de manière plus adéquate. Le tourisme est un bien majeur d’exportation et il est, en tant que service, soumis aux accords du GATS. De nombreux pays le perçoivent comme un moyen relativement peu onéreux de faire rentrer de précieuses devises, sans compter que ce type de développement peut souvent s’inscrire dans un programme d’ajustement structurel.

Nous avons appris au cours de nos travaux, qui nous mettent en contact avec de nombreuses personnes dans les régions de destination, que les habitants des endroits où les touristes sont tombés du ciel se demandent encore pourquoi leur avis n’a pas été demandé concernant ces développements qui bouleversent leurs vies. Et ils se demandent aussi pourquoi, une fois obligés d’accepter la situation sans avoir eu droit au chapitre, ils n’obtiennent pas- au moins -une part plus équitable de cette activité dont l’expansion ne peut apparemment être enrayée.

Les moyens de tirer profits du tourisme ne manquent évidemment pas pour les gens qui ont l’esprit d’entreprise et des ressources financières. Les emplois actuels et futurs sont également légion. Mais il faut préciser qu’il s’agit le plus souvent d’emplois inférieurs, saisonniers, mal payés et non syndiqués. Et il faut reconnaître qu’à de rares exceptions près les gains économiques engendrés par le tourisme ne sont pas réinvestis dans le développement local. Tourism Concern et d’autres organismes similaires estiment, pour leur part, que le tourisme s’inscrit dans une problématique du développement et qu’il ne doit pas être traité comme une « culture de rapport » isolée. S’il s’agit réellement d’un secteur d’activité dont la promotion se justifie dans une région donnée, il se doit d’offrir des possibilités de développement durable- que ce soit dans un pays pauvre du sud ou dans la périphérie d’un pays européen nanti.

Notre intérêt pour les pratiques commerciales équitables est né de cette vision d’un tourisme international plus juste et plus durable. Le mouvement du faire trade a déjà prouvé que les producteurs du sud peuvent recevoir une part plus juste des échanges internationaux à condition que certains principes soient respectés. La croissance de la part de marché des produits fair trade montre que les consommateurs du nord sont disposés à soutenir des produits respectueux des gens autant que de l’environnement. Le tourisme est certainement un produit beaucoup plus complexe que le café ou le thé, mais cette complexité ne doit pas nous dissuader de chercher des solutions.

Les considérations politiques doivent englober la conclusion de partenariats avec les acteurs, la création de gains sociaux, culturels et économiques pour les destinations d’accueil, l’intégration du tourisme dans d’autres secteurs et domaines stratégiques tels que l’agriculture, le transport et la pêche, un engagement de transparence, un accent sur la viabilité écologique et le respect des droits de l’homme.

Nous estimons que les pratiques équitables en tourisme doivent être commercialement viables. Elles ne doivent pas être perçues comme un créneau uniquement motivé par les valeurs sociales ni servir uniquement d’argument de marketing. Elles doivent faire partie intégrante de tout processus commercial relevant du tourisme international, en particulier lorsque des économies moins développées en sont parties prenantes. Elles peuvent se limiter dans un premier temps à un petit marché mais doivent avoir pour ambition d’élaborer des modèles destinés à l’ensemble de l’activité touristique et de promouvoir les campagnes et activités de lobby en faveur d’un tourisme plus équitable à l’échelon international.

Patricia Barnett

Source :Le courrier. Afrique- Caraïbes- Pacifique- Union européenne, n°175, mai -juin 1999.

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