13.06.17

François Houtart, semeur de graines et d’espoir pour l’humanité, est mort.

François Houtart est mort à Quito le 6 juin 2017 à l’âge de 92 ans. De nationalité belge, prêtre et sociologue, il a été un militant inlassable de la cause du Tiers-Monde. Il est le fondateur du Centre tricontinental (CETRI) établi à Louvain-la-Neuve et de la revue Alternatives Sud.

De 1958 jusqu’à sa retraite en 1990, François Houtart a été professeur de sociologie à l’université de Louvain-la-Neuve. Il joue un rôle important dans la formation de nombreux étudiants Latino-Américains. Il a ainsi comme étudiants Camilo Torres, le célèbre prêtre colombien, et Rafael Correa, Président de l’Equateur de 2007 à 2017, qui sera hébergé au CETRI.

Un combattant pour la justice sociale et la solidarité
Au Luxembourg il a donné plusieurs conférences et pris part à des séminaires sur invitation de l’ASTM ou de l’lnstitut d’Etudes Européennes et Internationales (IEEI). Durant quatre à cinq ans, il bénéficie de l’appui de la coopération luxembourgeoise. En 2004 un projet d’études ainsi soutenu conduit à la publication du livre « Les luttes paysannes et ouvrières « sous la direction de Samir Amin (Ed. les Indes Savantes).

A l’occasion de son 90ième anniversaire je lui ai écrit ce qui suit:

Jean Feyder, membre du CA de l’ASTM

« Cher François, … Pour nous et pour des générations entières, tu as donné un exemple d’amour du prochain, de modestie, d’empathie et de sensibilité humaine. Tu as fait preuve d’un engagement inépuisable pour la justice et la solidarité à l’égard des plus pauvres et des plus démunis de cette planète. Tu n’as jamais cessé de les rencontrer et de partager leur vie dans différents continents même dans les zones les plus reculées. Tout au cours de ta vie, tu nous as donné une aide, une clé irremplaçable de compréhension des réalités politiques, économiques, sociales et culturelles de notre monde, des pays en développement et des grands problèmes de société. Tu nous as de même montré des chemins alternatifs vers des sociétés plus justes et plus durables. Ton action à la tête du CETRI, la publication régulière de dossiers solides, les conférences que tu as données ont été un phare unique et précieux pour tant de jeunes, d’étudiants, de militants et de citoyens dans un monde qui se veut civilisé, mais qui est de plus en plus dominé par la puissance de l’argent et plongé toujours dans tant d’ignorance et d’aliénation. Tu as été un semeur de graines de résistance et d’espoir. Face aux nombreuses et graves crises que connaissent l’Europe et l’humanité, ton message nous encourage à persévérer et à tisser la toile d’un monde alternatif basé sur les valeurs de la justice sociale, de la solidarité, de la dignité humaine, de la coopération et de la durabilité. »

Un chrétien engagé
Louvain-la-Neuve offre à François Houtart une plate-forme pour s’engager en faveur des groupes sociaux exploités et marginalisés, particulièrement les peuples indigènes, les petits paysans et ouvriers agricoles d’Amérique latine. Comme prêtre, il est convaincu que si l’amour du prochain de l’Évangile est pris au sérieux, l’appel à plus de justice sociale n’en est que plus criant.

Entre 1958 et 1962, il coordonne le travail de la fédération internationale des instituts de recherche socio-religieuse, qui réalise une grande enquête sur la situation du catholicisme en Amérique latine. 43 volumes sont publiés.

Au moment où Jean XXIII convoque en 1962 le concile Vatican II, Dom Hélder Câmara, alors vice-président du conseil épiscopal latino-américain (CELAM), conjointement avec Mgr Larrain, évêque chilien, fait rédiger et distribuer un résumé de cette étude en plusieurs langues à tous les évêques, lors de ce Concile qui se termine en 1965. François Houtart y participe activement comme expert.

S’appuyant sur une analyse marxiste des rapports sociaux, il a donné des conférences dans plus de cent universités de par le monde. Il a présidé la Ligue internationale pour le droit des peuples.

Pionnier du mouvement altermondialiste
En 1996, il fonde avec l’économiste égyptien Samir Amin le Forum Mondial des Alternatives. Il participe à la création du Conseil international du Forum social mondial lancé à Porto Alegre au Brésil en 2001. Il est membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine dont les travaux ont commencé le 4 mars 2009.

À partir de 2008, il revient travailler en Amérique latine. Il est membre en 2008-2009 de la Commission des Nations Unies sur la crise financière et monétaire internationale (Commission Stiglitz), en tant que représentant personnel du président de l’Assemblée générale, Miguel D’Escoto. En 2009, il reçoit le prix de l’Unesco pour la promotion de la tolérance et de la non-violence.

Depuis sa retraite et jusqu’en 2010, il dirige le Centre tricontinental. Il établit cette même année sa résidence à Quito, au sein de la Fondation du peuple indigène, fondée par Monseigneur Leonidas Proaño. Il participe à la vie intellectuelle du pays et de la région, notamment en publiant des éditoriaux dans des quotidiens reconnus de la région dont la Jornada et el Telégrafo. Il prodigue aussi ses conseils et analyses à de nombreux mouvements sociaux du Sud, dont le Mouvement des Sans Terre au Brésil ou la CONAIE en Equateur. Il est nommé professeur au sein de l’Institut des Hautes Etudes Nationales, où il enseignera jusqu’à sa mort, notamment la sociologie agraire. Il donne aussi des cours au sein de l’Université Centrale d’Equateur et recevra le titre de Profesor Honorario de l’Universidad Andina Simón Bolivar de Quito en 2015.

François Houtart est auteur d’un nombre impressionnant de livres et d’articles. Les dernières années de sa vie, il s’est aussi préoccupé de l’état de la planète. Il a publié en particulier « Le bien commun de l’humanité » qui a suivi « l’Agroénergie, solution pour le climat ou sortie de crise pour le capital ». En 2010 ont paru à Cuba les mémoires de François Houtart « El Alma en la Tierra », dont l’auteur est Carlos Tablada Pérez.

Infatigable, il a sillonné le monde entier. Ensemble avec Geneviève Lemercinier, il a réalisé au Vietnam, au Tonkin, à la fin des années 1970 et sur plusieurs années, un travail d’études sociologiques approfondi de Hai Van, une commune de quelque 5000 habitants. Il a été actif au Sri Lanka, il s’est engagé au Nicaragua aux côtés de la révolution sandiniste, il a eu des relations régulières avec Cuba, convaincu de la dimension démocratique de son système, il a voyagé en Colombie pour soutenir la paysannerie opprimée par les paramilitaires, il a apporté un appui lucide et critique aux gouvernements progressistes de l’Amérique Latine. En 2012, il parcourt le Sud Kivu et dénonce les pillages économiques et décrit les stratégies de survie et de résistance.

Auteur: Jean Feyder, membre du CA de l’ASTM

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