14.10.14

Editorial BP284 (octobre 2014)

cover_bp284On n’y croit plus depuis longtemps

Finalement, après plus de dix ans de négociations acharnées, la Commission européenne a réussi à convaincre les chefs d’Etat d’Afrique de l’Ouest, en même temps que ceux d’Afrique australe, d’ouvrir leurs marchés aux exportations européennes en signant en juillet 2014 un traité de libre-échange. Les dénommés Accords de Partenariat Economiques (APE) sont, selon les dires de Bruxelles, spécialement conçus pour permettre à ces pays de s’intégrer dans le commerce mondial et pour les amener définitivement sur la voie du développement. L’accès au marché européen, stable et prévisible, attirerait des investissements étrangers et favoriserait une mise à niveau des industries africaines. En améliorant leur offre, ces industries seraient en mesure de gagner des parts de marché, amorçant une croissance économique soutenue.

Mais cette argumentation, les organisations de la société civile n’y croient plus depuis longtemps. Des deux côtés de la Méditerranée, elles démasquent ces accords pour ce qu’ils sont réellement: des purs traités de libre-échange qui permettront surtout aux grosses entreprises européennes d’augmenter leurs profits. Pour savoir vers quel développement ces accords vont mener les pays africains, il n’y a qu’à se remémorer le bilan désastreux des vagues de libéralisation successives promus par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale (BM). Au lieu de promouvoir la souveraineté alimentaire, ces politiques ont rendu les pays africains dépendants d’importations de nourriture et vulnérables au moindre choc extérieur. Au lieu d’augmenter les revenus des Etats, elles ont contribué à creuser les déficits commerciaux. Au lieu de favoriser l’industrialisation, elles ont consolidé le rôle des pays africains comme simples fournisseurs de matières premières, etc.

Les organisations de la société civile ne sont plus les seules à  exprimer leurs doutes sur le bien-fondé d’une libéralisation du commerce entre partenaires inégaux. Dans son dernier rapport sur le commerce mondial, la CNUCED en vient aux mêmes conclusions  : „[…] la participation aux réseaux internationaux de production expose les pays − en particulier ceux qui se trouvent au bas des chaînes de production − au risque de subir une détérioration de leurs termes de l’échange et n’a que peu d’effets d’entraînement et de répercussions technologiques au niveau local. De plus, les pays en développement qui sont à un stade précoce d’industrialisation risquent d’être enfermés dans des activités à faible valeur ajoutée à cause de la concurrence acharnée d’autres fournisseurs sur le coût du travail et parce que le contrôle étroit de la propriété intellectuelle par les entreprises chefs de file et le coût élevé de leurs stratégies de marque empêchent ces pays de s’élever dans la chaîne de valeur.“

La CNUCED ajoute dans ce même rapport que, pour mener des politiques en faveur d’un développement inclusif, il est primordial que les gouvernements  gardent leur marge d’action politique. Or, toujours d’après le rapport de la CNUCED, les traités commerciaux régionaux réduisent justement cette capacité de l’Etat à mener des stratégies économiques raisonnées. En d’autres termes, la CNUCED réfute le principal argument de vente  de la Commission européenne et recommande aux gouvernements des pays en développement de faire…  précisément l’inverse de ce que les pays de l’Afrique de l’Ouest se sont engagés en juillet à réaliser dans les 20 prochaines années.

Les organisations de la société civile en Afrique de l’Ouest en restent perplexes et totalement désabusés, comme en témoigne un entretien avec le dirigeant paysan Ibrahim Coulibaly dans ce numéro du Brennpunkt. Dans leur impuissance, elles s’en remettent maintenant au Parlement européen, seule instance qui, à leurs yeux, peut encore empêcher les Accords de Partenariat Economique.

Marc Keup

(1) Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED): Rapport sur le commerce et le développement, 2014 (aperçu général).

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