18.12.13

Accompagner les dynamiques sociales en Bolivie

contexto-1-2Le 23 mai 2013, le Cercle de Coopération a reçu la visite de l’ONG bolivienne Contexto et de son partenaire luxembourgeois Nouvelle PNP.

L’ONG „Contexto“ est une ONG bolivienne créée à La Paz en 1990. Elle met en œuvre des programmes de développement social dans les régions de la Paz et de Potosi. Son objectif est la promotion et le développement des couches populaires, principalement des organisations de bases, constituées par des femmes indiennes d’origine Aymara. L’ONG „Contexto“ était représentée par sa Directrice Teresa Zubieta Serrano, par Silvia Quispe, dirigeante du mouvement des femmes „Juana Azurduy“, par Wilson Mitta, alphabétiseur,  le  Père Isaac  Nunez, aumonier espagnol en Bolivie. Hector Valdez  de l’ONG Nouvelle PNP les accompagnait. Nous leurs avons posé quelques questions sur les relations de travail entre ONG et sur le contexte de changement social en Bolivie.

Selon vous, quel type de partenariat pourrait être le plus efficace pour consolider la société civile au Nord comme au Sud ?

Teresa Zubieta Serrano  : Nous considérons que les relations entre les ONG ou les organisations de solidarité internationale ne sont pas généralement, grâce à Dieu, des approches „top-down“ elle ne sont pas verticales. Les relations que nous avons avec les ONG sont  des relations de solidarité, d’équité, de fraternité, complémentarité et de réciprocité. Nous essayons de maintenir des relations horizontales, de collaboration et d’apprentissage mutuel. C’est ce type de partenariat qui caractérise notre relation avec Nouvelle PNP. Ici aussi en Europe vous êtes passé par des moments difficiles. Après la seconde guerre mondiale, vous avez vécu les mêmes expériences que celles que nous vivons dans les pays en voie de développement. Vous avez dû affronter ces conditions de vie difficiles, et ensuite créer les conditions pour le développement. Nous considérons que le développement ce n’est pas que les aspects matériels. Les personnes doivent vivre dignement en accord avec ce dont une personne a besoin: l’air pur, de l’eau, un logement décent, une bonne santé, une bonne éducation et la possibilité de se ressourcer spirituellement pour soutenir des valeurs et des principes. Un développement où les personnes peuvent vivre dignement sans avoir à causer directement ou indirectement des préjudices à d’autres personnes. Entre la Direction de la coopération luxembourgeoise de la coopération, Nouvelle PNP et Contexto, s’est consolidé une relation de complémentarité très fructueuse et efficace.

Silvia Quispe : La coopération entre Nouvelle PNP et Contexto, leur façon de travailler, correspond avec les besoins d’appui des organisations indigènes et paysannes. Durant des siècles nous avons été exclus et traités comme la peste et on ne tenait pas compte de notre existence dans la mise en place des politiques publiques. Nous entendons par coopération une façon de travailler qui ne vient pas nous imposer sa culture et ses coutumes, mais  des organisations qui respectent notre culture, nos traditions et nos croyances.
Teresa Zubieta Serrano  : Nous avons des expériences très positives avec deux ONG luxembourgeoises : Nouvelle PNP et Niños de la Tierra. Je pense que la relation est fructueuse parce qu’elles ne nous imposent pas de conditions préétablies. Il y a par contre d’autres pays et d’autres ONG qui posent des conditions à l’aide au développement, qui imposent des politiques.  Avec le Luxembourg, la relation est différente.

Quelles sont les conditions pour un travail efficace entre une ONG du Nord et son partenaire ?

Isaac  Nunez : Les conditions idéales,  c’est d’abord une bonne connaissance des réalités locales, de la culture et des besoins réels. Il ne faut pas arriver avec des idées préconçues. Les projets ont un début et une fin. Mais parfois l’appui à des  processus sociaux en marche sont interrompus parce qu’un financement arrive à son terme. Il faut donc trouver le juste équilibre entre un financement suffisamment long  et une dépendance exagérée aux ressources externes. Il faut arriver à impulser et consolider les capacités d’auto-développement des communautés. Il est nécessaire dès le début de viser à ce que les populations bénéficiaires puissent à un moment ou à un autre assurer la continuité du processus de changement sans des ressources étrangères.

Teresa Zubieta Serrano : Ce qui est fondamental c’est de développer une vision de développement basée sur les nécessités et la culture des populations. La vision que nous défendons est celle d’un développement durable qui se construit depuis la base.
Quel est l’importance de la femme dans ces dynamiques de changement que vous mettez en place ?

Silvia Quispe : La femme a toujours été exclue des politiques publiques. Marginalisées, on nous a fait rentrer dans le crâne que nous ne pouvions pas étudier, que nous devions seulement nous occuper de nos enfants, entretenir la maison, s’occuper du mari et s’occuper un peu d’agriculture. Ca a été une lutte de longue haleine que de changer ces mentalités et faire comprendre que les femmes peuvent penser, peuvent apporter aux débats politiques. Nous avons observé que la femme a une vision plus intégrale que l’homme sur la réalité. Nous avons une vision qui met en relation le domaine de la santé, de l’éducation avec le développement communal. La femme est le centre d’un foyer. Comme nous éduquons nos enfants, nous sommes plus à même de comprendre les manquements de notre société.

Teresa Zubieta Serrano  : Les indigènes et les femmes ont été les plus exclus dans nos sociétés, ainsi que les enfants. Ce sont les groupes les plus vulnérables. Il y beaucoup de violence physique et morale des hommes envers les femmes. La „loi intégrale“1 entend que les femmes et les hommes prennent conscience que la violence attire la violence et qu’il est nécessaire de promouvoir l’égalité de conditions entre les femmes et les hommes. Il semble que les équilibres traditionnels entre la femme et l’homme qui imprégnaient les cultures indigènes, en particulier aymara, ont été corrompus par le système capitaliste et individualiste. La libération de la femme est indispensable pour la libération de la famille et du peuple bolivien.

Wilson Mitta : La femme est la partie fondamentale de la famille. Son rôle est déterminant pour le bon fonctionnement de la famille, car elle a une vision holistique et appréhende des réalités différentes. Nous formons dans nos projets des femmes qui assument maintenant des charges politiques et de dirigeante. Les changements sont déjà bien visibles, les femmes sont maintenant bien impliquées dans la vie politique. Nous n’avons pas énormément de richesses économiques dans notre pays, mais nous vivons bien. Ce qu’il nous manquait peut-être le plus, c’était de pouvoir se former à la citoyenneté, et  que les femmes puissent faire partie intégrante du fonctionnement de nos sociétés.

Silvia Quispe : L’homme et la femme sont complémentaires. Ensemble, nous devons construire notre pays. Nous voulons construire notre pays à partir de nos coutumes. Depuis 500 ans, on a essayé de nous faire taire ou pire, de nous exterminer. Maintenant nous voulons faire entendre notre voix et nous sommes une nation de peuples originaires et paysanne. L’équité de genre, ce n’est pas se disputer entre hommes et femmes, mais faire valoir nos complémentarités et se renforcer mutuellement pour être plus forts, afin de lutter contre le système capitaliste qui nous a été imposé et reconstruire nos sociétés sur nos propres valeurs.

Pourriez-vous nous donner votre point de vue sur la „loi de la Mère Terre pour le développement intégral et le bien vivre“2 ?

Silvia Quispe : Notre président Morales a amené de nombreux changements dans notre pays. De nouvelles lois ont été promulguées et conçues en prenant en compte les populations indigènes et les organisations sociales. Cette loi nous amène à reconsidérer nos relations avec la terre et revoir nos façons de l’exploiter. La Madre Tierra est comme notre mère qui nous nourrit, nous ne pouvons pas la maltraiter. Le bien vivre, c’est de refuser de devenir des consommateurs inconscients qui veulent toujours plus. Le bien vivre, c’est construire un développement solidaire basé sur la communauté et le partage. Le bien vivre, c’est vivre en paix avec la Madre Tierra et avec nos semblables. Vivre en harmonie avec tout ce qui nous entoure.

Teresa Zubieta Serrano  : Nous pouvons observer que le climat change et que nous sommes plus vulnérables qu’auparavant. Les saisons sont moins marquées et cela pose des problèmes aux agriculteurs. Le nouveau monde et le vieux monde sont corresponsables de ces changements. Le bien vivre, c’est chercher l’équilibre entre  la Madre Tierra et les hommes. Nous devons récupérer, avant qu’elles disparaissent, les techniques agricoles traditionnelles qui sont plus respectueuses de ces équilibres. Le bien vivre, vivre dans la simplicité, c’est avoir un domicile, l’accès à l’éducation, l’accès aux soins de santé et surtout des relations harmonieuses et équilibrées avec nos semblables. Des relations de complémentarité et de collaboration et non pas vivre de manière individualiste, égoïste et dans la compétition permanente.

Isaac  Nunez : En Bolivie, on parle d’un processus de changement. C’est un horizon d’espoir pour le peuple bolivien. La crise économique européenne montre la nécessité de rompre avec cette dictature économique des entités financières. La tendance dans nos sociétés européennes va vers une dégradation des conditions de vie et d’érosion des acquis sociaux.  Au contraire, en Equateur, en Bolivie et dans d’autres pays d’Amérique latine, c’est une tendance inverse. On peut dire que la lumière qui brille à l’horizon n’est pas en Europe ou aux Etats Unis, elle est dans ces pays d’Amérique latine. Ce nouveau paradigme passe par une plus grande justice sociale, par la nationalisation des ressources naturelles (hydrocarbures, métaux, …) et des services à la population (électricité, télécommunications), l’assainissement des terres et  l’expropriation et la distribution des terres des grands latifundi non productifs aux petits paysans et aux indigènes. Les ressources générées par les industries nationalisées sont redistribuées à la population au travers de services sociaux et d’indemnités sociales, afin d’assurer des services sociaux minimums aux personnes les plus fragiles (enfants, femmes seules et personnes âgées). Cela a contribué à diminuer de manière significative le taux d’extrême pauvreté dans le pays.

Teresa Zubieta Serrano  : Oui, une part des ressources de la nationalisation est redistribuée aux plus pauvres  à travers les programmes „Juancito Pinto“ pour favoriser la scolarisation des enfants, „la renta dignidad“ (pension digne) et le programme „Juana Azurduy“ pour les femmes ayant des revenus faibles. Ces ressources financières, qui permettent de sortir de la précarité les plus démunis, étaient avant encaissées par les transnationales et redistribuées aux actionnaires. Aujourd’hui, cet argent reste en Bolivie et est distribué aux plus pauvres. Nous sommes donc passé d’une économie de profit pour les plus riches  à une économie de solidarité. Par exemple, comment est-il possible qu’une famille possède 50.000 hectares et que des familles indigènes entières soient littéralement esclaves de cette famille ? Avec la mise en œuvre des lois de réforme agraire, ces situations sont aujourd’hui de plus en plus rares.

Hector Valdez : Peu à peu, une nouvelle vision du monde et de la société se construit. Alors que le système néolibéral montre des signes de crise profonde, dans certaines régions du monde, une nouvelle façon de penser la société se développe. Les ONG du Nord doivent contribuer à appuyer les mouvements sociaux de base et les ONG du Sud, qui portent des changements sociétaux. Les ONG doivent apporter à la réflexion et à l’émergence de ces nouveaux paradigmes socio-économiques et culturels. Auparavant, l’Europe et les pays économiquement développés ont imposé leur vision du développement aux pays les plus pauvres mais cela est sur le point de cesser. La Bolivie offre au monde un exemple d’alternative aux modèles de développement dominants.

L’entretien a été réalisé par François-Xavier Dupret (Cercle de Coopération Luxembourg).

 (1) Le 9 mars 2013, Evo Morales a promulgué une loi qui est destinée à freiner la violence contre les femmes : la „Ley integral para garantizar a las mujeres una vida libre de violencia“ (Loi intégrale pour garantir aux femmes une vie sans violence). Cette législation établit une série de principes. En particulier, elle prévoit pour l’assassinat de la part de l’époux et du conjoint une peine incompressible de 30 années de prison et exclut la figure „d’homicide pour émotion violente“, pour laquelle le criminel recevait une peine de seulement 2 à 6 ans de prison.
(2) La loi sur les droits de la Terre-Mère définit la Terre comme „un système vivant dynamique formé de la communauté indivisible de tous les systèmes de vie et des êtres vivants, interreliés, interdépendants et complémentaires, qui partagent une destinée commune“. La Terre-Mère est reconnue comme un sujet (juridique) collectif d’intérêt public. Ses droits reconnus sont les suivants: droit à la vie, à la diversité de la vie, à l’eau, à l’air propre, à l’équilibre, à la restauration, à vivre libre de contamination.

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